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Poeme Autres pensées faites un mois après la mort du roi

Las! tant malheureuse je suis,
Que mon malheur dire ne puis,
Sinon qu’il est sans espérance :
Désespoir est déjà à l’huis
Pour me jeter au fond du puits
Où n’a d’en saillir apparence.

Tant de larmes jettent mes yeux
Qu’ils ne voient terre ni cieux,
Telle est de leur pleur abondance.
Ma bouche se plaint en tous lieux,
De mon coeur ne peut saillir mieux
Que soupirs sans nulle allégeance.

Tristesse par ses grands efforts
A rendu si faible mon corps
Qu’il n’a ni vertu ni puissance.
Il est semblable à l’un des morts,
Tant que le voyant par dehors,
L’on perd de lui la connaissance.

Je n’ai plus que la triste voix
De laquelle crier m’en vois,
En lamentant la dure absence.
Las! de celui pour qui vivais
Que de si bon coeur je voyais,
J’ai perdu l’heureuse présence!

Sûre je suis que son esprit
Règne avec son chef Jésus-Christ,
Contemplant la divine essence.
Combien que son corps soit prescrit,
Les promesses du saint Écrit
Le font vivre au ciel sans doutance.

Tandis qu’il était sain et fort,
La foi était son réconfort,
Son Dieu possédait par créance.
En cette foi vive il est mort,
Qui l’a conduit au très sûr port,
Où il a de Dieu jouissance.

Mais, hélas! mon corps est banni
Du sien auquel il fut uni
Depuis le temps de notre enfance!
Mon espoir aussi est puni,
Quand il se trouve dégarni
Du sien plein de toute science.

Esprit et corps de deuil sont pleins,
Tant qu’ils sont convertis en plains ;
Seul pleurer est ma contenance.
Je crie par bois et par plains,
Au ciel et terre me complains,
A rien fors à mon deuil ne pense.

Mort, qui m’a fait si mauvais tour
D’abattre ma force et ma tour,
Tout mon refuge et ma défense,
N’as su ruiner mon amour
Que je sens croître nuit et jour,
Qui ma douleur croît et avance.

Mon mal ne se peut révéler,
Et m’est si dur à l’avaler,
Que j’en perds toute patience.
Il ne m’en faut donc plus parler,
Mais penser de bientôt aller,
Où Dieu l’a mis par sa clémence.

Ô Mort, qui le frère a dompté,
Viens donc par ta grande bonté
Transpercer la soeur de ta lance.
Mon deuil par toi soit surmonté ;
Car quand j’ai bien le tout compté,
Combattre te veux à outrance.

Viens doncques, ne retarde pas,
Mais cours la poste à bien grands pas,
Je t’envoie ma défiance.
Puisque mon frère est en tes lacs,
Prends-moi, afin qu’un seul soulas*
Donne à tous deux éjouissance.

(*) contentement


Poeme Autres pensées faites un mois après la mort du roi - Marguerite de Navarre